Coworker n'est pas travailler

Coworker n’est pas travailler

Publié le Publié dans innovation

Pour tout observateur ou acteur impliqué de près ou de loin dans les dynamiques du travail, de l’emploi ou de l’activité économique en tout genre, soit à peu près tout le monde, il devient nécessaire de se pencher sur, voire de prendre part à, un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur, dépassant a priori l’effet de mode quoique surfant dessus : le coworking.

A l'origine : la houle

Que nous dit donc cette nouvelle vague de notre perception du travail, et de ses éventuelles mutations, en surface et en profondeur ? Commençons par le commencement : le mot, puisqu'il évacue le travail lui-même au profit de son équivalent anglais. Et le choix de la langue n’est peut-être pas seulement celui de la « coolitude ».

By work, you mean work, right?

Si l’on se penche sur le chemin étymologique de work, le nom commun, pour capter toute l'amplitude de ses sens, on trouve d’abord quelque chose de fait, d’accompli ; puis un effort physique, un commerce, une activité artisanale ou un métier spécialisés, une opportunité de fournir un effort d’une façon utile ou rémunératrice, un travail savant ou artistique et leurs fruits ; et enfin la broderie, la couture, la dentelle, la création artistique, la production de l'homme par opposition à celle de la nature.

Le verbe embrasse le même sillon : to work c’est préparer, accomplir, fabriquer, construire, faire tout son possible, fonctionner, être mis en mouvement, et puis très vite exercer un pouvoir créatif, être un créateur, manipuler vers un état ou une forme désirée, obtenir l’effet escompté, et même, au milieu du XIIIe siècle, accomplir une performance sexuelle (!) (1). 

"Non licet Presbytero, nec Diacono, ad Trepalium, ubi rei torquentur, stare" *

A jouer au jeu des 7 différences avec l’étymologie de travail et travailler, on sera vite submergé. N’en déplaise à certains, aucune racine n’a à ce jour officiellement remplacé le fameux trepalium, l’engin de torture à trois pieds. Et ça n'enlèverait rien au parcours sémantique de travailler qui a ainsi cheminé, selon ses formes transitives ou intransitives, des sens de tourmenter, faire souffrir moralement, soumettre physiquement à une action pénible, fatiguer, torturer, martyriser, à, avec une notion à peine plus positive, dresser, exercer, s'efforcer de, vite contrebalancée par rouer de coups, être en peine, s'épuiser, et au mieux, exercer une activité assurant la subsistance. Au XVIIIe siècle, un sens apparaît chez Montesquieu d’être en effervescence, parlant d'un plan intellectuel, mais c’est un sens figuré. Et il a fallu attendre de nombreuses décennies pour que se donner de la peine devienne très progressivement exercer une activité utile, ce qui au final ne donne rien de très alléchant (2).

L'écart semble donc énorme entre les deux langues. C'est en réalité parce que l'anglais, synthétique par nature, intègre l'équivalent de deux mots français : travail/travailler et oeuvre/ouvrage/œuvrer (ouvrer jusqu'au XVIIe siècle)Les deux ont coexisté en français avec une homonymie partielle pendant quelques siècles, puis le second a disparu concomitamment de l'adoucissement du sens du premier. Mais l'étymologie, elle, reste. On peut regretter au passage cette disparition : dans une autre vie, on serait aller œuvrer chaque matin, ce qui a tout de même un autre cachet, mais c'est un autre débat.

Vivre ou survivre, telle est la question

Quel rapport avec aujourd’hui et l’apparition du coworking ? Eh bien nous pensons qu’au-delà de l’effet anglo-américain habituel et sus-mentionné, le choix d’évincer le mot français et son histoire lourde de sens, est une émanation ou au moins l'une des manifestations du refus de la notion de travail telle qu’elle a été façonnée jusque là et que le mot malgré tout véhicule. Le choix du mot anglais avec son histoire fait rêver d’un travail plus proche de la création, d’une occupation plus positive ou pragmatique (une opportunité de fournir un effort d’une façon utile ou rémunératrice !), que du martyr, du dressage ou d’un mode de survie.

Le coworking, qui peut parfois être pris pour l’étendard de toute une « novlangue » créée par le monde merveilleux des startups et autres entreprises libérées, serait tout simplement le signal d'une volonté de redéfinir les fondamentaux du travail.

Offre all-inclusive : coworking en openspace avec espace premium business friendly, casual afterwork every thursday, workshoot on demand, et babyfoot anytime

Derrière ce charabia se cache en fait un besoin bien réel de rédéfinir les fondamentaux du travail :

> les relations professionnelles : avec un préfixe co- qui désigne la gestion horizontale et rhizomatique des liens entre les travailleurs devenus coworkers. Plus de subordination, plus de relations « éternelles », mais des partenariats choisis et fluctuants selon les occupants du bureau partagé, du réseau qui en découle, des affinités…

> le temps du travail : plus de « 9 to 5 », ni de « métro-boulot-dodo » mais une liberté d’aménager son temps et sa charge de travail dans un lieu ouvert 7j/7, 24h/24, avec du temps, flexible lui aussi, pour le repos, le loisir, l’échange, les activités annexes

> Et plus profondément encore, l’imbrication du travail dans la vie privée, au sens de son empreinte dans l’identité même du travailleur.

Coworking is coliving

En effet, les lieux de coworking se présentent souvent comme des lieux de vie, aménagés comme une « deuxième maison », habitée par une communauté qui s’apparente à une colocation professionnelle, rythmés par des événements festifs. Certains parlent même de « bureau à vivre », de « terrain de jeux professionnel » (Smack coworking, Marseille). Le babyfoot a même fini par devenir le symbole de ce lieu de travail dédramatisé, où le jeu a sa place autant que le sérieux, où l’individu n’a plus besoin de jouer les Janus, riant une fois passée la porte, où il est même utile qu’il soit « fun » pour créer sa place au sein du réseau.

Doit-on y voir une façon de réhabiliter le travail par et pour des générations dégoûtées des anciennes modes ? Un élan de créativité et de dynamisme vitaux dans le pessimisme ambiant ? L’influence de la médiatisation personnelle et narcissique développée par l’usage des réseaux sociaux ? Autant de lectures du phénomène pour autant d’articles. Mais restons sur notre axe du travail mutant et son approche sémantique.

Le travail, composé identitaire volatile

Pourquoi ne pas y voir plutôt percer l’intuition que le travail n’est pas tout, comme on l’a longtemps laissé croire ? Qu’une activité professionnelle ne vous définit pas en tant qu’individu ? Cela a peut-être été vrai à une époque où l’on travaillait toute sa vie dans le même secteur, avec pour objectif de graver des échelons. 

Aujourd’hui on conjugue précarité, flexibilité et système D. Reconversions, formations, rebondissements rythment nos vies professionnelles, et il reste peu de personnes qui soient vraiment « définies » par leur travail, qui y consacrent une majorité absolue de leur temps et de leur énergie. Ce qui rend caduque le fameux « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » pour faire connaissance. Car si l’on vous répond « technicien de laboratoire », comme activité officielle, vous passerez à côté de l’illustrateur-bédéiste qui prend le relais les soirs, congés et weekends, et qui est pourtant une part infiniment plus importante en termes d’identité qu’une activité strictement alimentaire. Et ils deviennent petit à petit majoritaires ces consultant en informatique-potier, architecte-documentariste, manœuvre-musicien, administrateur-blogueur, étudiant-réalisateur de court-métrages, chercheur-pianiste, avocat-compositeur...

Le coworker descend du singe

L’essence de notre temps, et de notre identité sociale, n’est donc plus seulement dédiée au travail, c'est un fait. Et le coworking incarne cela, incluant dans le temps du travail, des temps d'échange informel, de loisir, d'activités extra-professionnelles en tout genre.

Où cela nous mènera-t-il ? Seraient-ce les prémices d'une adaptation darwinienne à la « résolution du problème économique » dont parlait Keynes ? Dans un article de 1930 intitulé Perspectives économiques pour nos petits-enfants, l'économiste décrivait son époque avec des mots cinglants d'actualité : 

"Nous souffrons, en ce moment précis, d'un grave accès de pessimisme économique. [...] Nous souffrons non pas des rhumatismes de la vieillesse, mais des troubles de croissance dus à des changements d'une rapidité excessive, nous souffrons des difficultés que provoque la réadaptation à une phase économique nouvelle. Le rendement technique a augmenté plus vite que nos moyens d'absorber la main d'œuvre rendue disponible de la sorte [...]"

Dans ce papier, son analyse est que les progrès technologiques permettent à l'espèce humaine de se délester de nombreux travaux pénibles, ce qui fait apparaître le phénomène nouveau du « chômage technologique », alors qu'elle gagne en temps libre et en confort de vie. La suite logique de ce processus est la résolution du « problème économique » de l'humanité (envisagée à cent ans de l'écriture de cet article, soit demain !), c'est-à-dire la lutte pour sa subsistance, soit ce pour quoi nous, et tout l'univers biologique, avons été programmé pour. Keynes pose alors la question avec « inquiétude » de notre réadaptation :

"Ainsi, pour la première fois depuis sa création, l'homme fera-t-il face à son problème véritable et permanent : comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques ? comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés auront conquis pour lui, de manière agréable, sage et bonne ?"

Alors nous posons la question : travailler en jouant est-ce une façon intelligente et instinctive de se préparer à une époque où l'on n'aura plus qu'à jouer ?

 

 (Photo: ©http://www.coworking-week.fr/)

*"Il ne convient ni au prêtre, ni au diacre de se tenir auprès du trepalium, où on est torturé pour une affaire" (source : www.penserletravailautrement.fr)

Sources : 

  1. https://www.etymonline.com/word/work
  2. http://www.cnrtl.fr/etymologie/travailler

Le choix de l’anglais n’est pas seulement celui de la « coolitude »

Work (n) : une opportunité de fournir un effort d’une façon utile ou rémunératrice

To work : exercer un pouvoir créatif

L'anglais, synthétique par nature, intègre l'équivalent de deux mots français : travail et oeuvre

Les lieux de coworking se présentent souvent comme des lieux de vie, habités par une communauté qui s’apparente à une colocation professionnelle

L’essence de notre temps, et de notre identité sociale, n’est plus seulement dédiée au travail

Travailler en jouant est-ce une façon intelligente et instinctive de se préparer à une époque où l'on aura plus qu'à jouer ?