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“Dieu a fait la campagne et l’homme a fait la ville.”*

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La ville en grec, πόλις, a donné "politique". Ce qui fait de l'urbanisme un excellent miroir pour l'évolution de la pensée de la société, ses questionnements et ses transformations. Promenons-nous selon les courbes lexicales du mot grec.

Sens n°1 : ville, par extension toute région habitée
Sous les premières Républiques, l'urbanisme se concentre sur les lieux de pouvoirs et les bâtiments publics. C'est avec l'arrivée du Front Populaire que la question sociale s'invite chez les urbanistes, et que l'on envisage des logements pour les classes populaires. La question est abordée d'abord sur le plan sanitaire (la tuberculose fait des ravages dans les taudis en bordures des villes). Puis l'arrivée de nouveaux matériaux de construction, moins chers et plus faciles à utiliser, opère une "révolution architecturale autant que sociale" : l'urbanisme de Le Corbusier inclut ainsi dans ses fondements "des éléments porteurs de joie profonde" que sont "le soleil, l'espace, les arbres". C'est, selon ses propres mots, la naissance de "l'état de conscience d'une civilisation machiniste". La ville devient un lieu habitable, habité - un lieu de vie. Les Bâtisseurs de Jean Epstein (1938)

Sens n°2 : par analogie, échiquier

En 1968, la ville devient un concept avec l'émergence de l'urbain et le Droit à la ville d'Henri Lefebvre. L'urbain est un objet conceptuel, à la fois terrain d'expérience et objectif insaisissable. Dans la ville d'Henri Lefebvre, habiter est une "vieille pratique", imposée par une classe à une autre, le degré minimum de l'urbanisme, un critère d'organisation de la cité qui réduit la vie à un quotidien bipolaire : maison-travail, travail-maison, avec entre les deux des trajets abrutissant tout imaginaire. Le droit à la ville passe par une révolution "totale", armée de néologismes contre tous les paradoxes, des outils intellectuels pour penser la ville, aux mises en pratique : la "transduction" y remplace l'induction et la déduction, et l'utopie est "considérée expérimentalement", "étudiée sur le terrain". La mesure de l'urbain lefebvrien n'est plus humaine (jugée triviale), ni Surhumaine (jugée dangereuse), ni celle de "l'homme nouveau", issu de la production industrielle et de la rationalité planificatrice (jugée décevante). C'est celle d'un "homme autre", d'une "nouvelle praxis", d'un "nouvel humanisme", où l'humain existe intégralement dans une ville qui n'est plus la corruption de la campagne mais à l'écoute de ses besoins, de ses désirs, où il déploie son imaginaire pour s'approprier le temps et l'espace. La "ville nouvelle" de Lefevbre est un tournant dans l'histoire de l'homme puisque, comme par un jeu d'anagramme, elle peut et doit être l'opportunité de créer "la vie nouvelle dans la ville", d'engendrer une transformation profonde vers une "éthique de la ville".

Sens n°3 : cité, réunion de citoyens

Depuis les années 2000, le "droit à la ville" réapparaît dans les milieux académiques et les cercles militants. Mais à l'heure de la décentralisation, la nouvelle répartition des pouvoirs entre Etats et autorités locales, et avec l'émergence de la participation citoyenne au débat public et aux prises de décisions, la définition a changé : il s'agit d'imaginer des sociétés plus justes, dont les villes constituent le lieu et l’échelle privilégiés pour mener des expériences, elles qui appartiennent désormais à leurs habitants

Sens n°4 : en particulier, Etat libre, démocratie

En 2016, l'UNESCO présente au sommet Habitat III à Quito un rapport montrant la culture comme un atout stratégique de développement pour des villes plus prospères, plus sûres, plus inclusives, créatives et durables, qui offrent une meilleure qualité de vie aux citadins. En créant un sentiment d'appartenance, la culture crée de la cohésion, constitue l'âme, la dignité, l'identité d'une ville et instaure la paix entre ses habitants. La ville devient un lieu d'épanouissement, individuel et collectif. La joie devient un critère de succès, de même que la biodiversité, et le développement durable s'impose petit à petit comme une véritable alternative économique.

Et si on ajoutait un sens n°5 : incarnation du progrès ? lieu de tous les possibles ? laboratoire de solutions ?

On peut imaginer, dans un futur optimiste, un urbanisme qui mettait un point d'honneur à répondre aux grands enjeux environnementaux, sociaux et politiques. En tant que lieux de concentration humaine, donc théoriquement favorables à l'intelligence collective, les villes deviendraient des incubateurs d'innovation, des stimulateurs de création. Et les lieux publics des espaces de liberté, invitant les citoyens à s'y exprimer, s'y rencontrer, créer, rêver - danser

 
*William Cowper
(Photo: ©Bandaloop Dances On 100 Northern Ave. Building)

L'urbanisme de Le Corbusier inclut dans ses fondements "des éléments porteurs de joie profonde" que sont "le soleil, l'espace, les arbres" : c'est la naissance de "l'état de conscience d'une civilisation machiniste".

La mesure de l'urbain lefebvrien est celle d'un "nouvel humanisme", où l'humain existe intégralement dans une ville où il déploie son imaginaire pour s'approprier le temps et l'espace.

Depuis les années 2000, il s'agit d'imaginer des sociétés plus justes, où les villes appartiennent à leurs citoyens.

En 2016, la culture est devenue un atout stratégique de développement pour les villes.

En tant que lieux de concentration humaine, donc favorables à l'intelligence collective, les villes deviendraient des stimulateurs de création.