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Traducteurs mal-aimés, ou l’émergence du fansubbing 2/2

Publié le Publié dans Traduction

Traduttore... tradito !

Malgré l'émergence d'une reconnaissance de la traduction, la trahison n'est jamais loin, et une société pleine d'outils exploite parfois de mauvaise idées sous couvert d'interactions ludiques. C'est ainsi que LA grande chaîne respectable (et intrinsèquement bilingue), ARTE, sous couvert d'un nouveau concept participatif donc forcément glamour, invite ses téléspectateurs à traduire bénévolement certains de ses programmes, institutionnalisant par là une pratique illégale et déloyale : le fansubbing.

Comme son nom l'indique, le fansubbing (fansub pour les intimes) a émergé avec le phénomène des séries : leurs fans assoiffés traduisent avec les moyens du bord les derniers épisodes pour les partager le plus vite possible avec les autres fans de la planète. Dans le cadre du projet ARTE Europe, dont l'objectif est "de privilégier la diffusion des programmes à travers le continent », la chaîne fait traduire de cette façon certains programmes dans des langues européennes. Cette pratique fait évidemment bondir l'Association des traducteurs et adaptateurs de l’audiovisuel (Ataa), et ce pour plusieurs raisons :

  1. c'est bien évidemment casser la profession de sous-titreurs qui était déjà plutôt mal en point, notamment avec l'émergence du fansubbing illégal : en plus des difficultés habituelles du métier, les sous-titreurs doivent aujourd'hui traduire contre la montre : « Par peur du piratage, beaucoup de studios américains refusent de nous envoyer l'épisode avant sa première diffusion, explique David Frilley, du labo TitraTVS. Du coup, on le reçoit dans la nuit et il faut le transmettre à la chaîne française avec les sous-titres en moins de vingt-quatre heures. » Et ça, c'est quand ils sont dans la boucle. Mais de plus en plus, les studios américains font traduire les épisodes chez eux, la plupart du temps par des étudiants peu formés et sous-payés, qui travaillent à même le script sans accès aux images.
  2. c'est aussi appliquer sans honte une hiérarchie entre les langues : si le français, l'allemand, l'espagnol et l'anglais ont droit à des traducteurs professionnels, les croates, les serbes, les hongrois, italiens, slovènes, polonais, norvégiens, grecs et autres bulgares se contenteront de traductions approximatives, avec des fautes et des contresens. Et estimez-vous heureux d'avoir accès aux images.
  3. cette pratique pose également des problèmes de droit que la chaîne a tranchés dans le vif et en toutes lettres : en s'inscrivant sur la plateforme, "le Fansubber déclare qu'il/elle est entièrement responsable pour les sous-titres. À cet égard, le Fansubber s'engage à indemniser [...] ARTE pour toute poursuite, réclamations ou actions qui pourraient être portées contre elle [...] au sujet de l'utilisation par ARTE des sous-titres par toute personne ayant participé à la production des sous-titres et par tout tiers revendiquant des droits sur les sous-titres ». On résume : pas de rémunération, pas de droits d'auteur, et toutes les responsabilités en cas de litiges. Question à 0€ : à qui profite le crime ?
  4. pour couronner le tout, ce "projet expérimental" est  soutenu par la Commission européenne,  pour la modique somme d'1 million d'euros. Avec tous ces zéros, que nous dit l'Europe de la question du droit d'auteur ? du droit du travail ? du droit à la culture (de qualité de préférence) ?

Et si nous rêvions un brin ?...

Extirpons-nous un instant de la situation brûlante, prenons un peu de hauteur et considérons ce phénomène comme l'émergence logique d'une nouvelle façon de travailler (la fameuse uberisation). Et imaginons...

Bientôt toutes les productions audiovisuelles seront traduites par des algorithmes. Les progrès technologiques permettront des traductions intéressantes, voire très fines. Avec un revenu universel confortable, les traducteurs en vacances pourront regarder des films gratuitement et se moquer des sous-titres conçus par des robots, tout en étant parfois surpris des progrès réalisés. Ils pourront même créer des clubs de sous-titreurs en vacances pour jouer à traduire, pour le pur plaisir des mots. Ou bien travailler avec des ingénieurs pour améliorer les applications de traduction. Tout le monde y trouverait son compte.

Certes.

Cette perspective pourrait encourager la créativité pour un autre mode de vie si elle n'était pas guidée par la course au profit d'une minorité. Si la transformation du mode de travailler était pensée de façon globale, pour une société renouvelée, pour tous. En un mot, si l'on était sûr de ne pas y laisser sa plume.

"Des sous-titreurs amateurs, prêts à donner de leur temps, de leur compétence, de leur enthousiasme pour faire rayonner Arte dans toute l’Europe."
(Ataa)

Uber-translator ?